Nouvelle · Des femmes, des réalités
Une femme plus grande que sa propre vie
On a souvent choisi pour Raymonde. Elle offre aux autres une chance d’avoir le choix.
RAYMONDE
Septembre1965Ce matin, Raymonde se leva avec une angoisse sourde. La fatigue se faisait de plus en plus pesante et les longs trajets entre le travail et la maison devenaient difficiles à supporter. Daniel, son époux, avait tout de même accepté de lui louer un petit logement près du collège où elle enseignait.
Travailler était une liberté qu’elle n’aurait échangée pour rien au monde. Si elle avait pu choisir, elle n’aurait probablement jamais eu autant d’enfants. Quatre en cinq ans. Presque une grossesse par année. Elle repensa à cette honte étrange qui l’avait accompagnée lorsqu’elle devait sortir de chez elle, encore une fois, le ventre rond.
L’horloge affichait 8 h 30. Vingt bonnes minutes de marche l’attendaient avant de rejoindre le collège Jean-Zay de Bondy.
Lorsqu’elle entra dans la salle des professeurs, quelques regards se levèrent aussitôt vers elle. Toujours les mêmes, avec cette façon perfide de la dévisager. Elle savait très bien pourquoi.
Elle avait fait le choix de s’occuper des laissés-pour-compte : « la classe de transition ». Ceux dont ils ne voulaient pas. Les élèves difficiles, les turbulents qu’on avait déjà rangés dans la mauvaise case avant même de leur offrir la possibilité d’en sortir.
Raymonde était née dans une famille dont les revenus étaient plutôt confortables. Son éducation avait néanmoins été particulièrement sévère.
Ce qui l’avait différenciée du reste de sa fratrie, c’était son don. Elle était douée, et son père l’avait compris très tôt.
— TES LIVRES, RAYMONDE ! lui répétait-il avant de l’enfermer de longues heures dans sa chambre.
À ses yeux, ce n’était pas une punition, mais une chance. Elle aurait néanmoins souhaité avoir un peu plus de liberté.
Après des années d’études, ses parents lui présentèrent Daniel. Un très bel homme, charismatique, qui n’en était pas moins dur et difficile à vivre, mais qui possédait au moins une qualité rare : il participait aux tâches ménagères ! Elle se rassurait comme elle pouvait en se répétant que c’était déjà un luxe que bien des femmes n’avaient pas.
Il était presque neuf heures. Dans quelques minutes, elle allait découvrir sa nouvelle classe. Le stress et l’excitation se mêlaient dans son corps. Elle avait toujours aimé ces moments. Apporter à ces élèves quelque chose d’unique qu’on ne pourrait jamais leur voler : le savoir.
Arrivée dans la petite salle, elle observa les élèves s’installer en rangs, sans cesser de la dévisager. Elle monta sur la petite estrade et se présenta avec l’assurance d’une femme qui n’avait plus grand-chose à prouver.
— Bonjour. Je suis Madame Dubois, votre nouvelle professeure. Nous allons avoir le temps de bien nous connaître.
Elle parcourut la classe du regard, puis tourna légèrement sur elle-même.
— Comme vous pouvez le constater, je suis grosse.
Quelques rires éclatèrent aussitôt.
Raymonde les laissa retomber avant de reprendre :
— Maintenant que c’est dit, nous n’aurons plus besoin d’y revenir. Ici, je ne tolérerai aucune moquerie sur le physique.
Le silence revint peu à peu.
— À présent, nous allons faire les présentations. Chacun votre tour. Votre prénom, ce que vous aimez, ce qui vous intéresse.
Les élèves se présentèrent un à un. Pour les premiers cours, elle préférait privilégier l’oral. Certains d’entre eux ne savaient encore ni lire ni écrire correctement. Cela avait l’avantage de leur épargner toute humiliation qui risquait d’abîmer davantage le peu de confiance qu’il leur restait. Il faudrait apprendre, mais pas tout de suite. Elle devait gagner leur confiance. Ensuite, elle pourrait s’attaquer aux choses sérieuses.
Son regard se posa sur Houcine, avachi au fond de la classe, refusant manifestement de se mêler au groupe. La sonnerie retentit. Les élèves quittèrent la salle. Elle l’interpella avant qu’il ne passe la porte.
— Houcine ?
Il ne répondit pas.
— Tu n’es pas bien bavard. Qu’est-ce qui te pose le plus de difficultés en classe ?
Houcine haussa les épaules.
— Je sais pas trop écrire, madame.
Elle le regarda quelques secondes, sans détourner les yeux.
— Et lire ?
Il baissa les yeux.
— Un peu mieux qu’écrire.
— Très bien. Alors on commencera par là.
La semaine était passée à une vitesse folle. De retour à la maison, Raymonde participait, comme chaque samedi, au relevé des dépenses sous l’œil inquisiteur de Daniel.
Il gérait l’argent du foyer. Même celui qu’elle gagnait.
Cela l’agaçait profondément, mais elle lui abandonnait volontiers cette corvée. Il prenait chaque dépense avec le sérieux d’un inspecteur des finances, alignant des colonnes de chiffres interminables pour vérifier qu’aucun centime ne s’était évadé du budget familial.
— Trois francs chez le boulanger ?
— Du pain.
— Trois francs ?
— Oui. Je n’ai pas acheté la boulangerie.
Il fronça les sourcils avant de reporter consciencieusement la somme sur son carnet.
En plus des dépenses, Daniel passait une grande partie de son temps à lire. Histoire, politique, littérature, tout y passait. Depuis toujours, il essayait de se hisser à la hauteur de sa femme, même s’il ne l’aurait jamais reconnu. Raymonde avait l’esprit vif, une mémoire redoutable et une facilité à comprendre en quelques minutes ce que d’autres mettaient des heures à assimiler. À force de lectures, il était devenu un homme cultivé, capable de lui tenir tête sur presque tous les sujets.
Elle rêvait d’autre chose. Chaque matin avait ce goût amer, celui d’une vie qu’on lui avait en grande partie imposée. Ses choix avaient presque toujours été guidés par une seule et même nécessité : fuir ce qu’elle n’avait jamais pu choisir.
Le facteur klaxonna sur sa bicyclette.
Elle descendit aussitôt, heureuse d’échapper aux comptes et aux questions de Daniel.
— Bonjour, madame. J’ai une lettre pour vous.
Il lui tendit une enveloppe. À peine eut-elle posé les yeux dessus qu’elle reconnut l’écriture.
Elle ne l’aurait oubliée pour rien au monde.
Cela arrivait, de temps en temps. Ses anciens élèves lui écrivaient pour lui raconter ce qu’ils étaient devenus. Certains avaient poursuivi leurs études, d’autres trouvé un métier. Quelques-uns la remerciaient simplement de leur avoir fait croire, un jour, qu’ils pouvaient devenir autre chose que ce qu’on avait décidé à leur place.
Elle ouvrit délicatement l’enveloppe.
Madame DUBOIS,
Je tenais à vous écrire pour vous témoigner toute ma gratitude.
J’ai trouvé un emploi d’électricien. Ce n’est pas très bien payé, mais je gagne honnêtement ma vie et j’en suis fier.
Je suis aujourd’hui père d’une petite fille. Elle s’appelle Nadia. Le soir, je lui apprends à lire et à écrire et, chaque fois que je la vois déchiffrer un mot toute seule, je pense à vous.
Je ressens alors de la fierté et je garde le souvenir du garçon que j’étais lorsque je suis entré dans votre classe. Je croyais que certains étaient nés pour apprendre et que les autres devaient simplement se débrouiller comme ils pouvaient.
Grâce à vous, j’ai compris que ce n’était pas vrai.
Vous ne m’avez jamais fait sentir que j’étais moins intelligent que les autres. Vous aviez de la patience, même lorsque je n’en avais aucune. Vous m’avez appris à ne pas avoir honte.
Aujourd’hui, quand ma fille me demande de lui lire une histoire, je mesure vraiment ce que vous m’avez donné.
Je ne suis peut-être pas devenu un grand savant, mais je sais lire, écrire, travailler et apprendre à mon enfant.
Je pense que c’est déjà beaucoup.
Avec tout mon respect et ma reconnaissance,
Karim Meziane
Un sourire se glissa sur les lèvres de Raymonde. Dans ces moments-là, elle se disait que tout n’avait peut-être pas été imposé dans sa vie.
Il restait au moins cela : ce qu’elle avait choisi de transmettre aux autres.

Femme, Vie, Liberté
Aucun dieu ne m’en voudra
Femmes au travail