Nouvelle · Des femmes, des réalités

Aucun dieu ne m’en voudra

Marie continue de soigner sans demander de quel côté on se trouve.

Sarah Lisa Delage · 1 voix · 4 min de lecture

Illustration de la nouvelle Aucun dieu ne m’en voudra : une jeune femme de dos dans Paris occupé, en 1944
La voix de cette nouvelle
  1. MARIEJanvier 1944

MARIE

Janvier1944

Les bombes tombent tout autour de nous, mais je n’ai pas le droit d’avoir peur. Être infirmière demande du courage, mais aussi d’enfouir au fond de soi ses propres craintes.

Lorsque je marche parmi tous ces hommes à qui la guerre a arraché ce qui leur restait de dignité, une haine fulgurante me rattrape. Je croyais en Dieu jusqu’à ce que mes yeux perçoivent toute l’horreur qu’il laisse faire.

Au diable les sermons qui nous rabâchent qu’il faut rester forts et que l’épreuve renforce les croyants.
Au diable les belles paroles sur le repentir et la miséricorde.

A-t-il seulement vu ce qu’il a fait de nous ?

En traversant l’allée, j’aperçois un homme allongé sur un brancard. Ses traits ne me sont pas familiers. Il me fait signe de la main. Je m’avance. Son corps est couvert d’égratignures et une balle l’a atteint en haut du bras.

Je n’entends pas ce qu’il me dit. Je me penche pour comprendre.

— Aidez-moi, mademoiselle…

Je me redresse d’un coup, tout mon corps projeté en arrière.

C’est un Allemand !

Que fait-il ici, dans la gueule de l’ennemi ? Ses yeux sont d’un bleu perçant, ses cheveux blonds, ses traits rugueux. L’espace d’une seconde, je distingue en lui une forme de douceur.

Ici.
Au milieu de toute cette sauvagerie.

Une sœur s’approche. Je la somme de s’éloigner.

— Je m’en occupe, Suzanne.

Elle finit par partir.

— Comment vous appelez-vous ?

Son regard change. Une gratitude presque irréelle s’y dessine, comme si, au milieu de cette barbarie, il venait de voir un ange.

— Je m’appelle Karl.

Cinq mois plus tard

Mon amour pour Dieu s’est dissipé. Vivre la guerre ne vous permet plus, si vous êtes un tant soit peu lucide, d’attendre son aide.

Et puis j’ai péché.

J’ai commis le crime irréparable : je suis tombée amoureuse de Karl.

Comment un Dieu peut-il condamner quelque chose d’aussi beau, d’aussi pur que deux corps qui s’aiment et se fondent l’un dans l’autre ? Mais il y a pire que la justice divine : sur terre, il y a les hommes.

Ma voisine m’a dénoncée. J’avais hésité avant de cacher Karl dans ma grange. Ma sœur n’était pas d’accord, mais devant sa gentillesse et sa détresse, elle a fini par céder.

Il est parti dans la forêt. J’espère qu’il saura se faire discret.

Des hommes frappent à la porte et, soudain, je ne comprends plus rien. Ils m’attrapent par les bras et tentent de me traîner hors de la maison. Ma sœur essaie de les en empêcher, mais l’un d’eux la pousse violemment. Sa tête heurte le poêle.

Contrariés, ils retournent toute la maison et hurlent, exigeant que je leur dise où se trouve l’Allemand.

Je suis pétrifiée, mais je préférerais mourir plutôt que de leur dire où est Karl.

À notre arrivée sur la place du village, trois autres femmes au visage ensanglanté sont agenouillées. À leur regard, je comprends qu’il est déjà trop tard.

Un homme me jette violemment au sol. La foule nous crache dessus, nous insulte. Je n’entends même plus leurs mots, tant mon corps a cessé de répondre.

Une femme m’attrape par les cheveux. Je hurle de douleur.

Elle me tond.

Quel crime ai-je commis, sinon celui d’avoir aimé ? Mon Dieu m’a enseigné l’amour et le pardon. Je n’ai fait qu’apporter un peu de douceur et d’espoir sur cette terre.

Un homme s’approche de moi et s’agenouille.

Il semble s’extasier de me voir ainsi, baignant dans ma pisse, le visage tuméfié et le corps brisé.

— Voilà ce qu’on fait aux traînées de ton genre !

Je le regarde droit dans les yeux. Une fureur me traverse, si violente qu’aucun dieu ne pourrait m’en vouloir de la ressentir.

Je lui crache au visage toute la laideur qu’ils m’ont forcée à goûter.

Pour lui, c’en est trop. Il me frappe et mon visage heurte de nouveau le sol.

Durant une seconde, je revois Karl me sourire. Petit à petit, son visage disparaît.

Je ne veux pas qu’il parte.

Je ne veux pas mourir mais si c’était à refaire, je le referais.

Sarah Lisa Delage Septembre 2026

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