Nouvelle · Des femmes, des réalités

Femmes au travail

Pourquoi faut-il toujours prouver qu’on mérite sa place ?

Sarah Lisa Delage · 3 voix · 5 min de lecture

Illustration de la nouvelle Femmes au travail : une agente d’entretien, une employée et une directrice dans le couloir d’une entreprise
Les voix de cette nouvelle
  1. ÉLODIELes couloirs
  2. CLAIRELe bureau
  3. HÉLÈNELa direction

ÉLODIE

VoixI

Encore un étage à nettoyer et j’ai fini ma journée.

Le soleil traverse les grandes fenêtres du bâtiment et chauffe tout le couloir. Mon dos me fait mal, mais j’ai fini par en prendre l’habitude. Je n’ai que vingt-six ans et pourtant, mon corps en accuse déjà quarante.

Quand je vois toutes ces femmes partir travailler chaque matin, je ne peux pas m’empêcher de les envier. Si j’avais pu, moi aussi, j’aurais fait des études. Mais la vie ne m’en a jamais vraiment laissé l’occasion. Et puis, à quoi bon se mentir ? Je n’en aurais probablement pas été capable. Je n’ai jamais été faite pour l’école.

Comme chaque jour, je croise la même femme qui sort de chez elle, son ordinateur sous le bras. Je nettoie son couloir à huit heures pétantes et, comme à son habitude, elle me sourit, prend le temps de me saluer et replie soigneusement son paillasson pour m’éviter d’avoir à le soulever.

J’aurais aimé être-elle. Elle doit certainement avoir un métier important. Un de ceux où l’on écoute ce que vous avez à dire, où l’on vous respecte quand vous entrez dans une pièce. Un luxe que je ne pourrai jamais me payer.

J’ai déjà eu au moins six patrons différents.
Deux d’entre eux m’ont fait des avances.
J’ai perdu des missions parce que j’ai refusé.

Je ne serai jamais l’une de ces femmes. Je me suis fait une raison. C’est plus facile comme ça.

La fatalité fait moins mal lorsqu’on commence à l’appeler « réalité ».

Parfois, j’aimerais pouvoir discuter avec Claire. Enfin, je crois qu’elle s’appelle comme ça. J’ai vérifié son nom sur sa boîte aux lettres.

Je nous imagine assises à sa table, un café à la main, elle me racontant ses journées. J’aimerais savoir où elle va chaque matin, ce qu’elle fait devant son ordinateur, si les gens l’écoutent lorsqu’elle parle. Connaître la sensation d’être attendue quelque part, de rentrer chez soi le soir en se disant qu’on a fait quelque chose qui compte. Autre chose que nettoyer les traces laissées par les autres.

Mais je n’ose pas lui parler. Les femmes comme elle, ne s’intéressent pas aux femmes comme moi.

CLAIRE

VoixII

Je n’ai pas dormi de la nuit. Un shot de café devrait m’aider à tenir.

Deux ans de travail acharné pour que le poste de cheffe adjointe me passe sous le nez. Et pour le donner à qui ? À cet imbécile de Gaspard. Ce mec réussit l’exploit d’être débordé sans jamais rien faire et on lui donne une promotion ?

C’est la deuxième fois que ça m’arrive.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir fait mes preuves. J’ai récupéré des dossiers que personne ne voulait, travaillé tard quand il le fallait, remplacé des collègues au pied levé. On me remercie toujours beaucoup. On me félicite aussi. Apparemment, c’est plus simple que de me faire évoluer.

J’ai croisé Hélène à la salle de pause ce matin.

Je me demande souvent comment elle a réussi à monter aussi haut. Ici, tout le monde a sa théorie. Certains racontent qu’elle aurait obtenu quelques faveurs de la part d’un dirigeant. D’autres parlent d’une liaison. Il y en a même qui assurent qu’elle est « la fille de quelqu’un ». Et puis il y a ceux qui la traitent de conne.

Ça, je peux davantage le comprendre.

Hélène ne se laisse pas faire. Elle parle fort, tranche vite et ne s’excuse jamais d’avoir un avis. Je n’apprécie pas particulièrement ce genre de femme. J’ai l’impression qu’elle réserve sa dureté à nous autres.

Comme si elle avait passé tellement de temps à prouver qu’elle méritait sa place qu’elle ne supportait plus de voir l’une d’entre nous montrer la moindre faiblesse. Ou peut-être qu’elle cherche simplement à leur prouver qu’elle n’est pas « comme les autres femmes ».

Mais force est de reconnaître une chose, sans elle, la boîte ne tournerait pas aussi bien. Depuis qu’elle a pris la direction du service, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Quand elle traverse les couloirs la tête haute, le regard assuré, je me demande ce que ça fait. D’arriver suffisamment haut pour que plus personne ne puisse vous passer devant.

HÉLÈNE

VoixIII

Cet enfoiré d’Édouard m’a encore chié dans les bottes. J’ai été trop tendre la dernière fois, il a pris confiance. Mais m’humilier devant nos partenaires, c’est la goutte de trop.

La semaine dernière, il a soi-disant, « oublié » de me transférer le mail concernant la réunion autour du projet Horizon. Et pour justifier mon absence, monsieur a expliqué que ma fille était malade et que je n’avais pas pu me libérer.

Je n’ai même pas d’enfant.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. J’ai simplement dû faire des choix. Et soyons honnêtes, je n’en serais probablement pas là aujourd’hui si je m’étais accordée ce luxe.

Ça me fait toujours sourire, toutes ces femmes qui clament haut et fort qu’elles arrivent à tout gérer : les enfants, le boulot, le mari, le yoga, le chien, les repas bio et je ne sais quelle autre connerie au lait d’avoine.

C’est ça, oui.

À mon avis, elles ne savent simplement pas ce qu’est le vrai travail.

Mais si ça leur plaît de se raconter qu’on peut tout avoir, grand bien leur fasse. En attendant, moi, j’évolue dans la jungle. La vraie. Pas celle qui vous laisse rentrer à dix-huit heures pour vous allonger sur le canapé avec deux rondelles de concombre sur les yeux parce que, paraît-il, ça donne meilleure mine.

J’ai croisé Emma hier.

Une des rares ici qui semble réellement bosser.

Elle mériterait une promotion. J’ai entendu dire qu’elle avait trois enfants. Trois. Je me demande encore comment elle arrive à rendre des dossiers aussi propres tout en gérant trois mômes à la maison, elle doit avoir un mari qui assure derrière.

Je vais la faire venir dans mon bureau demain. J’aurais bien besoin d’une alliée.

Enfin… je crois. Emma est talentueuse. Trop talentueuse, peut-être. Et j’ai comme l’impression que le vent commence à tourner en sa faveur.

Je n’ai jamais eu peur de la concurrence mais j’ai appris depuis longtemps qu’il vaut mieux savoir d’où elle vient.

Sarah Lisa Delage Septembre 2026

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