Nouvelle · Le temps d’une histoire
Là où pousse mon bambou
Sur un quai de gare, une inconnue l’amène à regarder autrement son besoin de partir.
Ce matin, je le regarde. Il me sourit. Il se tient là, debout devant moi, une tasse à la main, avec la certitude d’un avenir heureux.
Ma respiration se saccade, mon corps se crispe.
Je dois partir.
Je ne sais pas ce que je cherche. On m’a souvent reproché mon instabilité. Mes insatisfactions, mes ennuis. Ce sont mes tourments.
Je dois partir.
Bienvenue dans ma nouvelle vie.
Une nouvelle ville, d’autres odeurs, d’autres gens. La quatrième ou la cinquième, je ne sais plus. Je ne compte plus.
Il m’en voudra, au début. Comme tous les autres.
Je lui souhaite le meilleur. Sans moi. Sans mon détachement.
Bientôt, il sera de nouveau heureux, avec une autre. Il oubliera mon visage et mon sourire, comme j’oublierai les siens.
Je ne sais pas ce que je cherche vraiment.
J’aurais aimé pouvoir m’attacher à ces futilités. Ressentir la jalousie amoureuse. Avoir une maison, un jardin, un chien, une poule. Et tout le package qui va avec.
Je m’assois sur le quai, la valise à la main.
Une vieille femme s’approche. Peut-être est-elle intriguée par les larmes qui coulent sur mon visage. Voit-elle un problème en moi, comme tous les autres ?
— Où allez-vous, mademoiselle ?
Je tourne mon visage vers le sien.
— Je cherche encore.
Elle me sourit.
— Un jour, vous trouverez.
Je ne réponds pas. Je l’espère sincèrement.
— Vous connaissez le bambou chinois ? Il met des années avant de pointer son nez hors du sol. On pourrait croire qu’il ne pousse pas. Pourtant, pendant tout ce temps, il développe ses racines et rassemble ses forces. Puis, quand il est prêt, sa tige traverse la terre et s’élève à une vitesse fulgurante.
Je la regarde. Elle pose sa main sur la mienne.
— Rassurez-vous. Nos racines ne poussent pas dans le sol. Elles poussent au fond de nous. Vous pouvez changer de ville sans être perdue. Partir sans toujours vous fuir. L’important, c’est ce que vous construisez en vous et ça prend du temps.
Elle se lève et s’éloigne. Je regarde sa silhouette disparaître dans la masse.
Je souris.
Mon bambou n’est pas fragile.
Il n’est pas défaillant.
Il n’est pas cruel.
Mon bambou pousse.
Lentement, silencieusement, à son propre rythme.
Pour la première fois, je comprends que je ne suis pas perdue. Je ne suis pas non plus en retard.
Je suis simplement en train de prendre racine.

Mieux qu’une bouteille de vin
Ne t’inquiète pas pour moi
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